Textes

D E C L A R A T I O N

L E S  O P P O S I T I O N S  –  comme résultantes de notre temps et des héritages de l’Histoire – constituent une base importante de ma réflexion artistique, et conduisent mes réalisations.

  • La fragilité de la porcelaine de Limoges opposée aux matériaux ultra-résistants des édifices du XXIe siècle.
  • La douceur du toucher [ biscuit ] opposée à la rugosité des mégalopoles.
  • La petitesse de mes microstructures [ 2,5 à 24 cm ] opposée au gigantisme jamais assouvi des gratte-ciel contemporains.
  • Les légères anfractuosités dans mes modules opposées à la perfection machinique.
  • L’élégance des nuances de blancs opposée à l’assombris­sement de nos cités.
  • La ligne parfaitement droite n’existe plus pour moi; tout n’est plus que friction.

Je recherche l’aspect humain et organique – et le traduis, au travers de chacune de mes microporcelaines, par un équilibre instable empreint d’une force vitale.

Des tensions se développent. Il y a l’énergie contenue dans chacune des sculptures et qui lui est propre. Il y a aussi l’agencement spatial des sculptures entre elles et les liens invisibles qui se créent lorsqu’elles s’accumulent ainsi.

La répétition du geste, comme procédé artistique connu (Peter Dreher, Niele Toroni, Aurélie Nemours, Ad Reinhardt…), me relie à l’artisan plus qu’à “l’Homme Machinisé”.

La répétition rend paradoxalement possibles les petites anfrac­tuosités nécessaires à l’unicité et à l’humanité des sculptures.

Chaque microstructure est conçue, modelée, sculptée et façonnée individuellement.

La résultante en est tout à la fois unique et sérielle.

L’infiniment petit est depuis toujours pour moi source de fascination. L’étude de l’imagerie scientifique des cristaux de titane, d’argent ou de phosphate surdi­mensionnés – et la cristallographie ont représenté un éveil, une interpellation.

D’autant plus que cette capacité d’observation microscopique m’est familière : la myopie m’a donné la faculté de scruter le presqu’ invisible.

L’agencement structurel des cristaux est l’écho miniature des mégalopoles que l’on découvre du ciel, vision qui me fascine tout autant.

L’idée paradoxale du gigantesque minuscule et du minuscule gigantesque est à la genèse de ma démarche et de mes Crystal Cities.

C’est une vision dystopique et élégante de la ville qui m’inté­resse. En miroir d’une utopie révolue, et désormais, sans illusion.

Arpenter Tokyo, New York, Shanghaï ou Hong Kong,… m’a permis d’apprécier les projets architecturaux les plus avancés (supertall), tout en questionant la place de la société dans cette hyper-urbanisation.

En 2030, 70% de la population mondiale sera urbanisée.

L’aboutissement de ces recherches verra l’intégration de cette exploration dans mes oppositions.

 

Mon projet actuel est le développement d’une micro / giga /mégalopole constituée de plus de 200 sculptures en porcelaine, ainsi que des accumulations plus restreintes composées de 30 à 100 microporcelaines.

 

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F A C E T T E S

Un archipel urbain en modèle réduit.

Des buildings serrés les uns contre les autres, comme s’ils cherchaient à se protéger de l’extérieur.

Pas de rues à traverser. Pas de trafic. Pas de fenêtres. Pas de portes. Pas de façades. Seulement des murs, des parois.

Des facettes. Comme celles des pierres précieuses que collectionnait la mère de Franck Sarfati et qu’enfant, il observait des heures durant. Leurs cristaux étaient transparents. Colorés. Solides. Alors que les pièces présentées ici, fragments épars d’une cité synthétisée, géométrisée, aux allures futuristes, sont opaques, et blanches.

Fragiles, aussi. Comme le kaolin, mot dérivé du chinois, Gaoling, qui signifie – étrange coïncidence – collines hautes. Cet argile friable, composant essentiel de la porcelaine, a servi à sculpter ces gratte-ciels dont la hauteur ne dépasse pas une dizaine de centimètres, et tiennent dans le creux de la main.

À l’opposé, ceux des grandes métropoles d’aujourd’hui, en matériau innovant et hyper résistant, mesurent presque un kilomètre. Ils symbolisent le pouvoir, la richesse, la perfection, l’infaillibilité. L’orgueil, aussi.

Non sans humour, l’artiste leur fait perdre de la hauteur mais sans jamais les rabaisser, les diminuer, les amoindrir. Au contraire. Ses édifices, un peu penchés, un peu tordus, un peu de travers, jamais droits, ont presque l’air timide, et suscitent chez celui qui les observe avec attention, des sentiments proches de la bienveillance.

Tout comme le sculpteur Henri Laurens et ses nus cubistes, ou Casimir Malevitch et ses « architectones », la filiation est évidente, Sarfati ne cherche ni à décrire ni à imiter.

Féru d’architecture, il arpente les grandes villes des semaines entières, pour s’en imprégner. Et prend ce dont il a besoin pour exprimer ce qu’il éprouve.

Allant au coeur. À l’essentiel. À l’épure. C’est pourquoi, il se concentre sur le blanc, à l’instar de Malevitch pour qui cette non-couleur, ce « rien libéré », représentait l’infini. Mais parlons plutôt des blancs : encore une fois, les apparences sont trompeuses. De loin, on croit qu’il s’agit d’un même blanc uniforme.

De près, quantité de variations, subtiles, apparaissent. Un peu comme les gris des roches en calcaire de la forêt de Shilin, située dans la province du Yunan, en Chine, pays natal de la porcelaine, et qui, avec ses pierres parfois hautes de 30 mètres, ressemble étrangement à une ville. Raison pour laquelle l’artiste a absolument tenu à la voir.

Chaque micro-building de ces Cités de Kaolin a été modelé, poncé, cuit au four à des températures allant jusqu’à 1200°, puis poli. Ensuite, Sarfati leur a appliqué un enduit définissant leur texture finale. Qu’il s’agisse d’émail ou d’émail craquelé, le toucher, très différent d’une pièce à l’autre, est toujours très doux, très soyeux. Le velouté obtenu quand il laisse l’une d’elle mate, « en biscuit », est, à cet égard, unique.

Un peu comme si la chaleur – intime – qui, interprétation libre, y règne à l’intérieur cherchait à gagner l’extérieur. Peut-être pour « réchauffer » le monde. Le nôtre, dans lequel tous nous vivons, mais aussi le sien propre : Sarfati, de par son métier de graphiste, se retrouve tous les jours face aux écrans sans âme de ses ordinateurs.

C’est peut-être pour échapper à cet univers pixellisé que depuis quelques années, il travaille cette matière naturelle, sensuelle et plusieurs fois millénaire qu’est l’argile blanche…

L’artiste brouille les frontières : le passé, le présent et le futur ne font plus qu’un et la nature, elle, se coule dans la modernité. Franck Sarfati le citadin lui rend, à sa manière, hommage.

Corine Jamar

 

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U N   P E T I T   C O N T E

C’était au temps où nos comportements étaient sans cesse soumis à d’importants efforts de grandeur. Grandeur dans tous les domaines.

On doutait alors de l’enchantement du monde et on maquillait cette frayeur par des orgueils démesurés. On savait pourtant qu’il fallait en passer par la magie pour échapper aux démesures.

Mais comme cela semblait  incongru, personne ou presque n’osait s’y aventurer.

Il y avait quand même ce petit homme qui disait : Dans cet océan immense, j’entends parfois des voix amies.

Et parmi ces voix, il retenait cette question : Pour tant d’orgueil, le monde n’est-il pas trop petit ?

Oui, murmurait le petit homme, seuls quelques fragments de nous toucheront quelques fragments d’autrui…

Il se mit alors à construire un autre monde, beaucoup plus petit, très petit même, et minutieux et plein de tendresse et de refuges. Avec des matières précieuses, polies, agencées selon de très subtils montages.

Et il fredonnait cette autre phrase reçue de Paul Klee : Le génie, c’est l’erreur du système.

Diane Hennebert

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